Édito et thèmes de l’année

FAITES VIVRE UN FESTIVAL : COLÉREZ-VOUS !

La colère est une femme nue que les écrivains doivent fringuer. Avec eux, la colère a rendez-vous à Arras, ce premier mai. Pour parler de quoi ? Toujours la même histoire, ou presque… Des anciens avec un pouvoir d’achat minable : sur le carreau. Des gens d’à peine cinquante ans qui sont déjà considérés comme des seniors par le marché du travail : sur le carreau. Des jeunes de moins de trente ans qui crèvent au chômage : sur le carreau. Et des intérimaires, partout : sur le carreau. Un monde d’intérimaires et de sous-traitants. On se sous-traite les uns les autres, on se soustraie les uns les autres. Et c’est ça la plus grande opération du Capital : la soustraction des hommes.

À l’heure où la gauche à papa a vendu son ADN à des communicants, son idéologie à des conseillers en image et son ventre à on ne sait même pas qui, à l’heure où les grands groupes possèdent la presse et donnent le la, il n’a peut-être jamais été autant temps de se retrouver et de refaire ce monde-là.

Jean-Bernard Pouy disait : « Sauvez un arbre, tuez un écrivain ».
Nous disons : Faites vivre un festival : colérez-vous !

Et comme disait le grand Karl : « C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut sauver des vies ». Pensée profonde qu’approuverait certainement l’autre grand Karl, s’il voyait l’usage actuel du gilet jaune. La colère est à la mode et le festival d’expression populaire et de critique sociale d’Arras est the place to be ! Bon festival à tous…

Jacky Schwartzmann (président du prix Amila-Meckert 2019 et lauréat du prix 2018)

______________

UNE THÉMATIQUE PRINCIPALE
LA JUSTICE – PILIER OU BÉQUILLE
DE NOS DÉMOCRATIES ?

“Il me paraît inapproprié de continuer à parler de question morale, suivant un lieu commun bien enraciné. Une pathologie du pouvoir qui se maintient avec constance depuis plus d’un siècle et demi, profitant – d’une manière ou d’une autre – d’une éternelle impunité, se prête à une autre interprétation : celle d’un code culturel qui façonne la forme même de l’exercice du pouvoir”. Roberto Scarpinato, Le Retour du prince, La Contre Allée (traduction Déborah Puccio-Den)

L’injustice est peut-être l’une des premières émotions conscientes de l’enfant, lorsqu’il se rend compte du monde qui l’environne. Fondamentale pour l’individu, elle est aussi essentielle pour la vie en société. Associer les notions de justice et de démocratie permet d’instaurer le dialogue entre elles. Peut-on penser la justice sans démocratie ? Est-ce que l’une garantit l’autre ? Les transformations politiques sont-elles des moments pour repenser la justice, le droit, les lois, ce que Hervé Leuwers interroge au sujet de la Révolution française ? Et que penser de la judiciarisation des luttes à Bure, à Calais ou sur nos ronds-points, ainsi que l’analyse Gérard Noiriel ? Comment comprendre qu’il existe une justice des riches et une justice des pauvres, pour le dire à la suite de Monique et Michel Pinçon-Charlot et Étienne Lécroart ? Les temps de la justice ne sont-ils pas aussi révélateurs de ces différences comme peuvent l’illustrer les ouvrages d’Élise Arfi et Véronique Sousset ? Et que penser de la criminalisation des migrants, question abordée notamment dans le livre d’anticipation de Denis Lachaud ou dans celui de Marc Le Piouff ? Des questions d’autant plus cruciales que les « gilets jaunes » et les élections européennes réinterrogent ces notions de démocratie, autant que justice (sociale, économique, géographique…). Un effort d’analyse politique avec Pierre Martin et Ugo Palheta.

En 2018 nous interrogions l’exploitation du vivant, animal, végétal, humain. Cette thématique nous a permis de croiser de nombreux militants qui cherchent à combattre pour des raisons qu’ils estiment justes avec dans l’idée la possibilité d’un autre monde possible. Heurtés individuellement comme collectivement par les violences d’Etat, confrontés aux attaques répétées qui les conduisent régulièrement aux tribunaux, ils se trouvent contraint d’abandonner le terrain principal de leur combat pour le porter au tribunal. C’est donc au tribunal aussi que s’expriment ces critiques sociales, que se font entendre les expressions populaires et les colères du présent qui animent autant les luttes qu’elles nourissent les créations. Le sujet 2019 est donc une continuité naturelle du sujet 2018.

L’INJUSTICE FAITE AUX FEMMES LIBRES

Cette rentrée de septembre a consacré le retour d’une figure mythologique forte et enthousiasmante, celle de la sorcière. Réinvestie par les éditions Cambourakis, qui en ont fait une collection depuis 2014, cette figure s’est illustrée particulièrement par le livre de Mona Chollet, Sorcières. Fortement att achée aux questions d’inégalités femmes-hommes, autant qu’aux injustices faites aux femmes, et notamment aux femmes libres, la fi gure de la sorcière ou de la femme sauvage sera au coeur d’une partie de cett e problématique de la justice, en douceur avec l’intervention de Johann G. Louis autour de la fi gure de Fréhel le 27 avril, poétiquement le 1er mai avec celles de Nathalie Yot, Justine Arnal ou plus directement avec Thomas Gilbert ou Jean-Charles Kalhifa, traducteur de Moi ce que j’aime c’est les monstres, livre-monument qui a reçu le grand prix d’Angoulême en février dernier. La compagnie des Petits Ruisseaux proposera pour les jeunes à partir de 10 ans une lecture musicale autour d’une fi gure “patrimoniale” majeure sur le sujet : Marie Curie.

Les rendez-vous liés au sujet : <> Fréhel, 27 avril : intervention dessinée toute la journée <> Femme libre, femme sauvage – 1er mai 16h, petit chapiteau débat <> Marie Curie 3.0, le 1er mai au Clair Logis, à 11h15 et 15h15 (à partir de 12 ans)

afp – photo Bertrand Langlois.

LIBERTÉ D’EXPRESSION

« Nous nous réorganisons grâce aux étoiles
électriques des hasards mouvants, remuant sous
nos pieds » 
Fantazio, Histoire intime d’Elephant Man, L’OEil d’or (2018)

La question de liberté d’expression est fortement conditionnée par cette notion de justice autant que par celle de démocratie. Notamment pour ce qu’elle permet d’investigation de la part de journalistes comme Denis Robert*, Benoît Collombat, ou de travail de fond de la part d’autres qui sont devenus ces lanceurs d’alerte, vigies de nos démocraties comme Camille Polloni ou Nelson Mandela, dont la vie a été retracée par son biographe Jean Guiloineau.

Les rendez-vous liés au sujet : 1er mai : Questions de liberté d’expression (12h) <> Impunité de la France dans le monde (14h) <> Quelle justice pour les riches (15h) <> Être lanceur d’alerte (17h)

DR – Dilem, in Le Monde Diplomatique

LA CRÉATION COMME COMBAT

« Ce qui se joue entre l’état du monde et nos
façons de l’évoquer, quitte à le révoquer, a autant
à faire avec le surgissement de la beauté qu’avec
celui de la liberté » 
Annie Lebrun, Ce qui n’a pas de prix, Seuil (2018)

L’une des autres thématiques fortes de l’année est la question de l’engagement dans l’art. Le mouvement punk est fondamentalement un rassemblement d’énergies canalisées en sons, en voix, en gestes, en écrits qui dénoncent, provoquent, cherchent à faire réagir. C’est ce qu’on ressent dans les photographies de Roland Cros, et bien sûr sur la scène punk animée par l’association partenaire le Son du porte-voix. C’est encore ce qui se découvre dans le passionnant essai de Coraline Aim sur le rock alternatif chinois dans Red Flag (Le mot et le reste). C’est aussi l’interrogation au coeur des débats prévus le 29 avril. C’est enfin l’apport de la revue 21 autant que d’Emmanuelle Collas (éditrice de Selahattin Demirtas, toujours détenu en Turquie),et de Timour Muhidine, éditeur de Aslì Erdoğan.

Les rendez-vous liés au sujet : Exposition Roland Cros visible chez Big Star
Records tout le mois d’avril et rue du Cardinal <> Débat 29 avril à l’Hôtel de Guînes  <>W Rencontre avec Coraline Aim au Big Star Records <> le 1er mai : Concert sur la place d’Ipswich toute la journée du 1er mai

photo Roland Cros

CLIMAT ET RAPPORT AU VIVANT

« Les grands projets inutiles illustrent parfaitement
les limites d’un système économique et politique en
guerre avec le vivant sous toutes ses formes »
Camille, Le Petit livre noir des grands projets inutiles, Le Passager clandestin (2015)

Cette année, nous prolongeons les réflexions entamées en 2018 autour de la thématique « exploiter le vivant : animal, végétal, humain » en nous intéressant à cette question du vivant pour lequel le collectif Ebouriffés organise les 27 et 28 avril son premier forum social régional. Nous reviendrons notamment sur la question de la justice et de l’environnement, et des formes possibles de lutte, notamment avec Juliette Rousseau, Catherine Zambon, le collectif Comm’un autour du livre Habiter en lutte (Notre-Dame-des-Landes) et Daniel Tanuro.
Quant à Pascal Dessaint, il nous livrera son regard singulier sur la campagne des Hauts-de-France qu’il a traversée pendant six mois.

Les rendez-vous liés au sujet :  Daniel Tanuro ; débat public avec PFM le 28 avril à 16h <> Juliette Rousseau : participation au forum social régional des 27 et 28 avril et débat avec Catherine Zambon le 1er mai à 14h15