Piero Macola, Les nuisibles (Éditions Futuropolis, 2020)

Cette BD nous plonge dans le monde rural, bien loin du rythme effréné des mégapoles mais où, malgré tout, parviennent les affres de la société moderne. Bruno est gardien d’une écluse, il mène une vie simple, se déplace en vélo, est très effacé. Cet invisible est pourtant très utile notamment pour Maria, vieille dame qui vient de perdre son mari. Bruno l’écoute lorsqu’elle exprime ses craintes de devoir quitter sa maison comme le souhaite sa fille. C’est dangereux de rester dans cette campagne isolée : les cambriolages, les trafics, la faute des étrangers qui squattent les maisons abandonnées.

Bruno va rencontrer un de ces étrangers, Anton, le Moldave sans papiers, qui pour survivre accepte de se faire embaucher dans de rudes conditions.

Bruno est également hanté par son passé qui l’a définitivement meurtri.

Tels les rats qu’il a fallu éradiquer cruellement pour préserver les touristes, les étrangers semblent être les nouveaux nuisibles.

Piero Macola nous livre un très beau récit richement illustré au crayon.

 

Thérèse Chiarello

 

Fanny Chiarello, Le sel de tes yeux (Éditions de l’Olivier, 2020) – Sélection Monde d’Après 2020

Ce roman est le récit d’une rencontre imaginaire entre une écrivaine et son personnage. Colères du Présent commande à Fanny des photos et des textes qui illustreront le regard qu’elle porte sur le bassin minier où elle a passé sa jeunesse. Dans un stade elle croise une adolescente qui court ; le temps d’un regard et d’un sourire, les souvenirs de sa propre adolescence dans ces lieux resurgissent. Alors elle décide d’écrire une lettre à cette jeune fille, lui inventant une famille, des amis et une amoureuse. Dans ce récit qui mêle de façon inextricable fiction et réalité, de nombreux thèmes sont abordés, l’urbanisme, la différence, l’homosexualité et la création pour oublier ce monde désespérant. Ce roman s’adresse à tous ces jeunes qui se sentent étrangers aux modèles dominants de la société. Pour avoir fait l’expérience de cette souffrance, l’auteure leur envoie un message d’espoir. Un ouvrage nécessaire à tous les ados mais aussi- et peut-être surtout- à leurs parents.

Thérèse Chiarello

Retrouvez ici Le Monde d’Après de Fanny Chiarello, sa contribution au Monde d’Après de Colères du Présent

Grégory Le Floch, Dans la forêt du hameau de Hardt (Éditions de L’ogre, 2019)

Quel est l’événement traumatique qui va conduire le personnage de ce récit à la réclusion dans un hameau allemand ? Dix ans plus tôt, il a été le témoin du meurtre de son meilleur ami sur une route d’Italie. Depuis, l’opinion le croit coupable et la mère de la victime le traque afin de découvrir la vérité sur la mort de son fils. Reclus, il décide d’étudier l’oeuvre de Thomas Mann mais sans cesse il remet son travail qui pourtant l’obsède comme il remet la confession des circonstances de ce meurtre. Son esprit est replié sur lui-même, le mal le ronge. On progresse dans le dévoilement du drame aussi laborieusement que dans une forêt dense et angoissante. La langue est obsessive comme les souvenirs et peut-être les remords.
Un livre que l’on dévore, magnifique premier roman.

Thérèse Chiarello

Jean Meckert, La Vierge et le Taureau (Presses de la Cité, 1971)

Tahiti, 1970. Honoré, peintre raté qui a voulu suivre les traces de Gauguin, vivote en vendant des aquarelles aux touristes. A l’autre extrémité de l’échelle sociale, Gloria, vedette sexy du cinéma américain, est venue pour tourner un film. Pour la séduire il se fait passer pour un espion, mais éveille ainsi les soupçons des services qui protègent les activités nucléaires… L’aventure, forcément, finira mal.
Jean Meckert était parti en Polynésie écrire le scénario d’une parodie de film d’espionnage, pour le réalisateur André Cayatte. Il en revient profondément indigné : il a vu là-bas un peuple sans droits, sous la coupe de militaires qui mettent au point des méthodes d’extermination. Plus question de jouer la comédie ! La Vierge et le Taureau, roman de suspense, sera avant tout un pamphlet contre le nucléaire et le colonialisme.
Après la parution du livre aux Presses de la Cité en 1971, Meckert continuera de pourfendre, dans ses Série Noire, services secrets et polices parallèles. Violemment agressé (un tabassage dû à des barbouzes ?), il en sortira épileptique et amnésique, et devra se reconstruire.
Hervé Delouche
Jamais réédité jusqu’alors, ce roman sera republié chez Joëlle Losfeld en 2021.

Jean Meckert, L’Homme au marteau (Gallimard, Collection Blanche, 1943 – Arcanes, 2006)


Deuxième roman de Jean Meckert, L’Homme au marteau (1943) met en scène les journées répétitives et étouffantes d’un employé de bureau. Augustin Marcadet, 30 ans, est un fonctionnaire du Trésor au service contentieux, marié et père de famille, qui rêve d’échapper à la médiocrité et à l’ennui d’un quotidien terne et sans espoir. Une vie de bureau que l’auteur connaît bien ; il sait en croquer les acteurs, il en fait une chronique à la fois drôle, amère, cruelle.
Dès le départ matinal au turbin, le tempo du métropolitain rythme les pensées de Marcadet, et le spectacle du triste troupeau de ses contemporains exerce son sens critique et sa lucidité. Les films de gangsters du dimanche ne suffisent pas à faire s’évader celui qui nourrit d’autres espérances. Exaspéré par les humiliations de son chef et la mesquinerie de ses collègues, il aura le courage de redresser la tête, de se révolter, de vivre une parenthèse d’amour et de liberté… vite refermée. Comme vient de l’être l’immense espoir du Front populaire, cette révolution manquée.
Ecrivain du peuple, Jean Meckert nous donne ici un livre sur le monde du travail d’une profonde authenticité, loin de tout manichéisme, de toute grandiloquence. Un livre à hauteur d’homme, toujours d’actualité.

Hervé Delouche

Jean Meckert, Nous sommes tous des assassins, (Gallimard, 1952 ; rééd. Joëlle Losfeld, 2008)

Nous sommes tous des assassins
On est trois, Gino le Corse, Dutoit le médecin, moi c’est Le Guen. On a du sang sur les mains et nos journées se passent à l’ombre.
 On est condamnés à la machine à raccourcir.
Janine et Agnès attendent Arnaud, l’avocat. Elles lui posent une question : c’est vrai qu’on les attache la dernière nuit ?
Arnaud attaque la Société : « On est pas capable d’insérer ces gens, d’en faire des citoyens… »
 Il fait encore nuit, c’est le tour de Gino, on lui passe une chemise propre. Moi, Le Guen, je reste en taule. J’ai été condamné pour avoir exécuté des ennemis et des traîtres pendant la guerre. Les donneurs d’ordres sont devenus des héros.
Pour la Résistance, je faisais des commissions, c’était boulot, métro, vélo et je ne savais pas lire. Le capitaine Bayard me donne une mission, la première.
En prison, arrive un nouveau, Bauchet, un meurtrier, le pire de tous.
Pendant l’Occupation, il y a Rachel et Noblet, chacun veut quelque chose de moi.
Les jours d’exécution, le bistrot le Bon Coin ouvre de bonne heure, on se bouscule. Il va y avoir du monde.
 La Société vient chercher Bauchet, c’est le matin de la mort. Il est cinq heures.  Alors Bauchet hurle : ASSASSINS !!!  Alors la prison crie assassins, assassins !!!
Le Guen a mal au ventre, on l’emmène à l’hôpital. C’est le docteur Detouche qui s’occupe de lui. Dutoit va moins bien. La cour de la prison suffira.
   
Pendant la guerre, Le Guen est un exécuteur, les ennemis, les collabos. Après c’est un tueur lié aux lois républicaines, c’est la prison.
Le docteur Guillotin ne sera en retraite qu’en 1977.
La société, elle aussi, a les mains rouges.
 
Patrice Lebrun, revue 813


Thierry Beinstingel, Ils désertent (Editions Fayard, 2012 – Livre de poche, 2014)

Prix Eugène Dabit 2012

Prix Amila/Meckert 2013

 

L’ancêtre, comme l’appellent ses collègues est VRP en papier peint. Depuis quarante ans, il sillonne l’hexagone en solitaire rêvant des pistes africaines avec l’œuvre de Rimbaud pour compagne de voyage, Il est des meilleurs de l’équipe, son chiffre d’affaires en témoigne mais voilà qu’on lui demande de vendre aussi des canapés. Il trouve cela dégradant.

Elle, est une toute jeune femme issue d’une famille très modeste, récemment diplômée et recrutée comme chef des ventes par l’entreprise. Poste et salaire inespérés pour elle qui ne doit son diplôme qu’à son mérite, au point de pouvoir s’acheter un appartement.

Première mission : licencier l’ancêtre au plus vite. Place aux jeunes, aux modernes. Cas de conscience. Deux êtres que leurs intérêts particuliers devaient opposer, deux « transclasses » chacun à leur manière, vont déjouer les dessins de l’entreprise car il leur reste la puissance de dire non.

Pierrette Bras, bibliothécaire retraitée

Elisa Vix, Elle le gibier (Le Rouergue, 2019) – Prix Jean Amila-Meckert 2020

Chrystal, titulaire d’un master en neurosciences est recrutée après plusieurs mois de chômage par une entreprise, leader en information médicale qui exploite des jeunes gens surdiplômés.

Tous les ingrédients d’une tragédie moderne sont sur la table. Il n’y a plus qu’à appliquer la recette. Harcèlement moral d’une supérieure, fonctionnement de l’entreprise qui mise sur la peur de perdre un emploi inintéressant, stressant, mal payé mais qui a le mérite d’exister… concurrence entre les salariés, incapacité de ses proches, ses collègues à comprendre ce qui est en train de se jouer. Chacun ayant une bonne ou moins bonne raison de ne pas voir.

La beauté et la force que chacun croit deviner chez cette jeune femme font écran à son malaise.

Personne n’a vu venir la tragédie alors qu’elle était lisible.

Elisa VIX est autrice de nombreux romans aux éd. du Rouergue. Prix Anguille du festival de Saillans en 2012. Pour La nuit de l’accident.

Et d’une série policière pleine d’humour, mettant en scène le lieutenant Thierry Sauvage.

Pierrette, bibliothécaire retraitée

Retrouvez ici Reconnexion de Elisa Vix, sa contribution au Monde d’Après de Colères du Présent

 

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham (Edition de l’Olivier, 2010 – Nouvelle édition, Folio, 2020)

 

 

Prix Amila/Meckert 2010

Prix Joseph Kessel 2010

 

En 2010, Florence Aubenas, grand reporter, ancienne otage en Irak part à Caen pour comprendre comment la « crise » est vécue parmi les salarié(e)s les plus fragiles. Elle partage anonymement la vie et surtout le travail des précaires parmi les précaires. Femmes de ménage, cumulant les petits contrats, quelques heures par-ci par-là parfois dans une même journée pour gagner à peine de quoi survivre. Subissant la pression des employeurs, soumis à une productivité infernale, elles rendent propres les cabines libérées par les croisiéristes. Elle découvre un univers où le travail est rare et où la solidarité permet de tenir.

Un livre bouleversant à l’écriture magnifique de simplicité.

Un livre choc à sa sortie en 2010, un livre ô combien pertinent en 2020 au moment où certains découvrent celles et ceux que l’on n’entend jamais bien qu’elles, qu’ils soient indispensables à la société.


Pierrette Bras, bibliothécaire retraitée

 

Kenan Görgün, Le Second disciple (Equinox Les Arènes, 2019)

« en comparaison, le 11 septembre sera l’enfance de l’art »


Ce livre coup de poing qui débute d’une manière poétique par la description d’un univers urbain qui lui ne l’est pas ; et se termine par une scène digne d’un film policier, se lit presque d’une traite.

Il traite de radicalisation, de terrorisme…

L’analyse fine de la psychologie des personnages est au centre de ce roman. On a l’impression d’entrer avec précision dans leur tête et de suivre leur évolution.

Xavier Brulein, ancien militaire, héros de cette histoire, a un rapport particulier au corps, presque sacrificiel (agressions physiques de tout ordre qui à la fois l’apaisent et le tourmentent).

Abu Brahim, prédicateur islamiste et cerveau d’un attentat terrible à Bruxelles, a un rapport particulier à son père (taciturne et peu causant), à sa mère (femme forte à la foi chevillée au corps) puis à la religion.

Une amitié va naitre entre ces 2 frères d’armes, pour le meilleur et pour le pire, surtout le pire…

Sophie Devulder